Et moi je t'offrirai...
Elle s'était levée tôt ce matin là. Il ne faisait pas très beau. Un de ces temps, où on s'attend à voir la pluie tomber à tout instant. Elle était habillée d'une robe noire, près du corps, comme une seconde peau. Elle était belle, portait de grandes lunettes noires. De jolies chaussures à talons finissaient de sculpter ses fines jambes. Elle se tenait là, debout au milieu d'une place, une grande valise à ses pieds.
Personne dans les rues. Elle était seule. Longue silhouette noire au milieu de la place. Il est impossible de donner précisément l'heure à laquelle ces événements se déroulent. C'est une sombre fin d'après midi. Elle semble attendre quelque chose et non quelqu'un. Régulièrement elle passe ses doigts dans ses longs cheveux.
Est-elle anxieuse ? Non, elle semble plutôt pensive, droite, face à ce vieil immeuble. Puis, elle lui tourne le dos et souris. On ne peut distinguer ses yeux sous ses lunettes noires, mais on les imagine en train de briller, de tout leur éclat. Un sourire timide. Vous savez ces sourires que les gens ont aux lèvres sans s'en rendre compte, en dormant, ou encore dans le métro, perdus dans leurs pensées. Elle est heureuse. Elle ne doit même pas savoir qu'elle est en train de sourire. Elle baisse légèrement la tête et ses cheveux qu'elle venait de jeter en arrière lui tombent sur le visage.
Elle plonge sa main dans son sac. En sort un téléphone portable, et le sert fort entre ses doigts.
On sent comme une excitation dans ses gestes. Elle n'attend personne. Rien. Juste elle. Qu'elle se décide enfin à téléphoner.
C'est la pluie qu'on attendait depuis ce matin, qui la décide. Elle tombe drue. Mais c'est une pluie chaude, une pluie d'été, qui fait s'échapper la chaleur du goudron. Elle se retourne de nouveau vers le vieil immeuble, des mèches de cheveux collées au visage. Elle retire ses lunettes. Maintenant c'est certain, ses yeux sourient autant que ses lèvres. Elle les lève vers la plus haute fenêtre et colle le téléphone à son oreille. Son sourire s'entrouvre et laisse s'échapper quelques mots. La pluie les couvre.
La conversation n'a pas duré longtemps. Juste le temps de souffler ces quelques mots. Mais quels mots ? Elle range son téléphone dans le sac déposé à ses pieds et fait à nouveau dos au vieil immeuble. Elle semble excitée, elle a peur. Tremble légèrement sous la pluie mais elle n'a pas froid.
Elle est trempée. Sa robe imbibée, fait d'elle une femme nue, la dévoilant à qui passerait par là, sur cette place perdue. Ses chaussures sont maintenant dans sa main gauche. Il pleut encore plus fort. Le temps semble s'être ralentit.
Des gouttes ruissellent. Du front, au coin des yeux, des lèvres, puis contournent le menton et viennent se lotir dans le creux de son cou.
La pluie est assourdissante. Elle n'a pas entendu la porte du vieil immeuble s'ouvrir et se refermer. Elle n'a rien entendu, rien vu. Elle lui fait dos. Mais elle sent sa présence. Elle sait qu'il est là, qu'il arrive celui qui ne l'attendait pas. Elle ferme ses yeux, imagine son visage à lui, sous la pluie. Elle se retourne enfin. Elle avait raison. Il était là, sans parapluie. Il souriait. Ses yeux aussi. Pas un mot. Ils ne pourraient les entendre. Pas un geste. Ils ne se touchent pas. Pas encore.
Ils sont face à face. Se regardent, ruisselant. Ça y est, il l'embrasse sous la pluie. Les lèvres dans un même sourire. Pas un mot n'a été prononcé. Nus pieds, elle s'avance alors vers le vieil immeuble. Elle sait qu'il ne la laissera pas porter ses valises. En même temps, elle n'a rien pris avec elle. Alors il la suit. Elle leva ses yeux au ciel. Et ses larmes se mêlèrent à la pluie...